Ainsi donc Obama a cédé. Ce 1er août à 6 h 14 l'AFP pouvait diffuser en direction de l'Hexagone l'annonce d'un accord entre la présidence et le congrès des États-Unis sur une augmentation de la dette du pays. Immédiatement, à Tokyo, on apprenait que l'indice Nikkeï augmentait de 1,84 %. On ne saurait douter que les opérateurs des marchés financiers les suivront. Roulant toujours eux-mêmes sur un gros capital de rumeurs, comme d'habitude, ils n'avaient évidemment pas anticipé à temps cette nouvelle fort prévisible. De la sorte, ils la renifleront un peu partout dans le monde comme une petite ligne de leur cocaïne préférée.
Les observateurs les plus favorables au parti démocrate et à M. Obama remarquent que l'accord conclu ne concède "rien aux démocrates [et à leur chef], sinon qu'ils évitent le défaut de paiement". Faute d'être votée dans le courant de cette année, la réforme de Medicare n'entrera pas en vigueur, etc. (1)⇓
La tradition politique américaine dément en effet les doctrines constitutionnalistes françaises. Certes il a existé dans le passé des situations où la tension entre le parti vainqueur des élections intermédiaires, en l'occurrence les républicains en novembre 2010, et le chef de l'exécutif se prolonge au-delà du raisonnable. Mais, de façon assez constante, le consensus national fonctionne assez bien à Washington dans le cadre d'une constitution fondée sur la séparation des pouvoirs.
Faut-il y voir le modèle de ce que nous appelons la cohabitation ? Soulignons que celle-ci avait été pensée par Édouard Balladur en 1985, en vue des élections de 1986. Or, la nouvelle théorie trahissait résolument l'esprit des institutions gaulliennes. Et elle a beaucoup contribué en France aux années de stagnation.
Tout d'abord souvenons-nous de ce qui s'est effectivement passé, depuis maintenant 30 années.
La constitution léguée par De Gaulle a pu fonctionner dans sa mécanique bonapartiste autour d'un chef de l'État tout-puissant, tant que le président élu au suffrage universel et la majorité parlementaire, réduite au besoin à la seule Assemblée nationale, appartenaient au même parti. Dès le septennat giscardien, d'ailleurs, la fondation du RPR en 1977 avait commencé à contrarier gravement la suprématie de l'exécutif. Et l'accord de 1985 autour de la pratique gouvernementale de la droite appelée à revenir au pouvoir en 1986 visait plus la répartition des rôles et des portefeuilles entre giscardiens et chiraquiens que la fonction du président ramené, en rêve, à une situation de potiche. La défaite des socialistes ne contraignit nullement en effet, de 1986 à 1988, François Mitterrand à demeurer, seonsa propre expression, "inerte". Au contraire, chef de l'État sortant, il saura se faire réélire en jouant une fois de plus de la division de ses lamentables adversaires. Les 3 Premiers ministres qu'il usera de 1988 à 1993, successivement Rocard, Cresson et Bérégovoy pratiqueront dès lors un habile pantouflage dispendieux des fonds publics. Ils créeront un petit monstre socialo-financier appelé CSG que, bien entendu la droite, unie comme un seul homme autour du plan Juppé, aggravera considérablement.
La vérité du système américain se révèle strictement l'inverse de la pratique parisienne. Républicains et démocrates ne renoncent à aucune de leurs opinions respectives, ils négocient de la manière la plus dure et savent s'accorder sur une synthèse concrète : les politiciens français demeurent, au contraire, déchirés sur les décisions pratiques tout en fusionnant leurs confuses doctrines dans un magma politiquement correct.
Or une observation honnête des constitutions successives dont la France s'est affublée dès 1789 fait apparaître la volonté constante d'imiter les Américains. On se gargarise même à Paris des Droits de l'Homme, alors qu'il s'agit d'une simple reprise emphatique et maladroite de principes mis en pratique successivement en Hollande, en Angleterre et, enfin, dans les colonies insurgées. Les jacobins ne les ont jamais adoptés que sur le papier. Cela a marché, et cela fonctionne encore outre-Atlantique, cela n'a jamais pris dans l'Hexagone, tout simplement parce que le terrain concret en a toujours été déformé par l'idéologie.
Pour faire court, en France les républiques successives ont cultivé l'égalitarisme niveleur. La "république conservatrice", à laquelle s'est rallié Thiers en l'absence d'un monarque crédible en 1873 (2)⇓ fut liquidée par les radicaux de la Troisième (3)⇓. Dans d'autres pays, on s'est efforcé, au contraire, de respecter les libertés.
JG Malliarakis
Apostilles
- cf. l'éditorial du New York Times de ce 1er août : "To Escape Chaos, a Terrible Deal. Democrats won almost nothing they wanted except avoiding default."⇑
- Mon respect absolu pour celui que la légitimité eût dénommé Henri V, et que l'Histoire appelle habituellement le comte de Chambord, m'amène à constater qu'il ne voulut pas régner.⇑
- Le "parti républicain radical et radical socialiste" n'a été légalement constitué qu'en 1902. En fait prend racine dans le programme de Belleville de 1869 revendiquant, notamment, la séparation de l'Église et de l'État et l'impôt progressif sur le revenu. L'abandon de la référence au Grand Architecte de l'Univers par le grand-orient de France en 1877 peut être considéré aussi comme une date clef. Elle sera suivie de la démission de Mac-Mahon en 1879.⇑
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