Freud avait bâti sa théorie psychanalytique, à partir de l'observation de 5 cas. Il s'intéressait alors aux victimes supposées d'une maladie mentale dont on ne parle plus guère, l'hystérie.
Dans un livre, de lecture par ailleurs agréable, Christian Chavagneux (1)⇓ fait plus fort. Très proche de l'équipe Piketty, tend à bâtir une analyse qu'on imagine pouvoir s'appliquer à la crise apparue en septembre 2008, avec la faillite de Lehmann Brothers à partir de 4 événements qu'il juge comparables.
Il commence par la spéculation sur les tulipes en Hollande entre 1634 et 1637, sans citer d'ailleurs Werner Sombart qui en fait le point de départ de son livre sur "le Bourgeois". Il continue avec la banqueroute de John Law en 1720, sans la situer dans son contexte historique, pourtant décisif puisque le royaume de France avait forcé ses créanciers entre 1715 et 1718 à renoncer à 20 %, pour les plus chanceux, et jusqu'à 80 % de leurs rentes. Il évoque la panique bancaire de 1907 aux États-Unis ayant permis la création de la Réserve Fédérale. Et bien entendu il donne quelques éclairages fort utiles, quoique partiels, sur la grande dépression mondiale ouverte par le krach de Wall Street de 1929.
De ces quatre situations, aux conséquences inégales et disparates, il compose ce qu'il appelle une Brève Histoire des crises financières. Cet ouvrage invite le lecteur à suivre son auteur dans une deuxième partie. Celle-ci se propose de nous instruire et de nous faire comprendre, peut-être même d'aider nos gouvernants à résoudre les problèmes ayant conduit à cette impasse – catastrophique pour le célèbre établissement new-yorkais, – un peu moins pour son principal concurrent le sulfureux Goldman Sachs. Toutes les péripéties qui ont suivi pourraient de la sorte se trouver décryptées et les maux de l'occident guéris.
Publié en septembre 2011 toutefois le texte se garde bien de se prononcer sur la question du risque souverain qui agite l'Europe depuis l'automne 2009.
Sur un certain nombre de points, et de toute évidence, on pourrait être tenté de la suivre, ou plutôt de le précéder lorsqu'il souhaite l'apparition d'une plus forte régulation de la finance spéculative.
La question de l'innovation technique de l'activité dénoncée va se trouver au cœur même de la réflexion de l'auteur. Certaines lui semblent bonnes : ainsi les distributeurs automatiques de billets de banques. D'autres sont dénoncées comme franchement négatives.
Ainsi consacre-t-il quelques pages intéressantes aux fameux CDS. Ceux-ci jouent un rôle déterminant dans la non-solution de la crise de la dette, puisqu'ils représentent autant de paris sur la faillite des pays.
Deux choses cependant frappent à propos de ce débat si constamment maintenu dans l'opacité.
D'abord le vote du Parlement européen à propos des CDS "à découvert" ne peut aboutir à leur marginalisation effective qu'à la condition d'un accord international véritablement solide. L'Europe, après validation par le conseil des ministres, devrait appliquer et faire entrer en vigueur sa propre décision en novembre 2012, le vote parlementaire étant intervenu en octobre 2011, dans la nuit du 18 au 19, le principe étant proposé depuis septembre 2010. Que se sera-t-il passé entre-temps ? Que décidera le reste du monde ? Que saura-t-on des pratiques contractuelles, et par conséquent spéculatives, dans les paradis fiscaux ?
On ne voit pas comment l'interdiction pourrait s'imposer à l'émir du Qatar, ou à un opérateur sud-américain, encore moins à la finance dite "off shore" à domiciliation virtuelle.
Or, c'est bel et bien cette dernière réalité qui, au bout du compte, se manifeste dans cette spéculation. On peut lui faire confiance pour se reconstruire avec les inventions d'autres Blythe Masters et les concours d'autres Jacques Attali, voire éventuellement avec les mêmes personnages 20 ans après. (2)⇓
Ceci ouvrirait, dans l'esprit des faiseurs de réformes la voie à l'idée d'un renforcement d'une instance comme le G20, et pas du tout à l'indépendance de l'Europe. On peut supposer dès lors qu'il n'en résultera guère qu'une réglementation de papier du genre des ratios illusoirement fixés, et amovibles, pour les banques par les accords de Bâle.
Directement ou indirectement, le livre de Christian Chavagneux comme celui de Thomas Piketty risque cependant d'influencer considérablement, au point de l'intoxiquer, l'opinion française. En effet leurs théories ne sont pas seulement reprises par les rédacteurs des programmes politiques de la gauche. Elles se retrouvent à longueur de colonnes dans le mensuel "Alternatives économiques". (3)⇓ La diffusion de cet organe assez intelligemment fabriqué est passée en 30 ans de 2 000 à 113 000 exemplaires. Or, il occupe de façon quasi monopoliste le terrain pédagogique, auprès du corps enseignant particulièrement.
On lit ainsi dans Chavagneux cette inquiétante suite d'affirmations
1° "effet secondaire de la course au profit la fraude s'empare de la finance" (pages 135 et suivantes jusqu'à 144).
2° à partir de la page 145 on passe à une autre logique, appuyée une fois encore sur des courbes tirées des "travaux de Piketty et Saez" (page 146). Il s’agit de présenter "les inégalités comme carburant de la crise".
La solution aux problèmes résultant selon lui des inégalités, n'est au bout du compte pas suggèrée dans Chavagneux. On la trouvera dans Piketty. Celui-i propose de corriger les inégalités par l'impôt qui devient par conséquent dès lors l'instrument privilégié de la régulation sociale. La guillotine, "rasoir national" des jacobins réalisait l'égalité des citoyens. La révolution fiscale de la gauche est conçue pour produire le même effet, sans violence bien sûr, la régénération épatante au service du peuple…
3° mais attention tout de même. Chavagneux nous met en garde (pages 148 et suivantes) quant au "pouvoir politique des riches". Et (page 151) on en arrive à lire tout simplement que
"les sociétés inégalitaires donnent l'opportunité aux riches de promouvoir des idées qui justifient leur domination et leur richesse comme un état naturel et normal du monde. Ils s'appuient pour cela sur les experts, au premier rang desquels les économistes, qui, par choix personnel, intellectuel ou financier, acceptent de servir de caution idéologique à tous les mécanismes de dérapage expliqués dans le présent chapitre."
Mettons quand même MM. Chavagneux et Piketty à l'aise. Il existe, il a existé, et il existera à nouveau, des "sociétés égalitaires" [au moins sur le papier] qui ne permettront pas demain comme elles n'ont pas permis hier ou avant-hier (4)⇓, chez les anabaptistes du XVIe siècle, lors de la Terreur jacobine de 1793-1794, pendant les grandes purges staliniennes de 1937-1938, période pendant laquelle le pouvoir autorise officiellement la torture dans les prisons, aux "riches" d'exprimer des doutes quant aux lois immuables du socialisme scientifique.
On évitera donc aux camarades précités l'évocation abusive de la Corée du Nord, des Khmers rouges ou de l'Albanie d'Enver Hodja que très probablement ils rejettent avec horreur. Horreur [éventuelle] partagée. Voila au moins [on l'espère, mais on aimerait s'en assurer] un point de convergence.
JG Malliarakis
Apostilles
- "Une brève histoire des crises financières". [Des tulipes aux subprimes.] La Découverte 235 pages paru en septembre 2011.⇑
- La mathématicienne Blythe Masters et Jacques Attali à la tête de la BERD ont mis au point le premier CDS.⇑
- Où Christian Chavagneux fait office de rédacteur en chef adjoint.⇑
- cf. Alfred Sudre "Histoire du communisme avant Marx" .⇑
En réponse au projet fiscal de la gauche...
Le titre de ce livre bleu "Pour une libération fiscale" en fera, notamment, une réponse au livre rouge de l'équipe de gauche dirigée par Thomas Piketty "Pour une révolution fiscale". Il soulignera les voies de réformes possibles de l'archaïque fiscalité française, en fonction des réductions nécessaires de la dépense publique. Ce livre de 190 pages environ paraîtra fin janvier 2012, pour tenir compte de la loi de finances et de la loi de sécurité sociale qui auront été promulguées le 31 décembre 2011. Son prix de vente sera de 20 euros. On peut y souscrire dès maintenant au prix de 15 euros, port compris.
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On serait curieux de savoir ce que Jean-Marc Daniel pense des idées de Thomas Piketty, et inversement :
http://www.lexpress.fr/culture/livre/jean-marc-daniel-livre-une-conception-nouvelle-du-socialisme_995023.html
Rédigé par : Curmudgeon | vendredi 20 jan 2012 à 14:10